
Il est temps que mes filles se mettent à voler. Elles ont l'âge.
Pas de leurs propres ailes les pauvres, je ne suis pas Madame Thénardier non plus. Je leur octroie encore quelques années de cohabitation avec cette femme hystérique, de mauvaise foi et très légèrement monomaniaque
- "T'as rangé? Va ranger, C'est pas rangé etc..."
qui leur sert de mère.
Non non, je veux parler du vol. Du larcin, de la fauche, du chapardage, du chourage, bref, piquer un truc quoi!
Parce que je crois bien qu'à leur âge, moi, j'avais déjà volé.
Attention pas n'importe quoi. Pas un vulgaire malabar ou un carambar sponsorisé en sous-main par la confrérie des dentistes. Non non non, il s'agissait d'un objet typique de la féminité de l'époque. Enfin de la féminité version mémère. Maintenant que j'ai le recul nécessaire des années pour analyser, je me rends compte combien mon sens du fashion avait déjà de sacrés ratés.
Mais cet objet me fascinait, je rêvais d'être enfin femme pour en posséder un.
Il me semble que depuis, cet objet a totalement disparu de la surface du globe. Et que les moins de... pfouh, 30 ans?... ne peuvent pas connaître.
Comme quoi déjà à l'époque mon flair pour les solutions d'avenir se révélait infaillible.
C'était un petit truc que toutes les femmes bien possédaient. Enfin dans mon quartier. Enfin les dames qui se faisaient belles avec des bigoudis ou la permanente. Ces dames, elles n'étaient déjà pas jeunettes il y a trente et des bananes d'années. Mais elle portaient ÇA sur la tête.
Et ÇA pour moi, c'était la quintessence de la féminité:
Un capuchon en plastique transparent à se mettre sur la tête pour protéger sa mise en plis.
Rien que ça.
J'en rêvais.
C'était pas grand. Ça tenait dans un petite pochette en plastique, carrée d'environ deux ou trois centimètres de côté. Noire ou grise. Ou grise ou noire, les constructeur misant tout sur la fantaisie du packaging.
Dans cette petite pochette se trouvait le capuchon en plastique transparent. Plié non pas en 8, non pas en 16, mais en 32 ou 64 au moins.
Il suffisait de le déplier et les dames à bigoudis ou à permanente pouvait se le mettre sur la tête pour aller à l'extérieur les jours de pluie. La féminité assumée, la distinction faite femme.
Et quand elles voulaient le ranger, c'est là que la magie opérait. Car il suffisait de tirer sur les deux liens opposés et hop, merveille, le capuchon se refermait d'un seul coup d'un seul, comme un éventail ou un accordéon. Cette capacité à se refermer si magiquement m'enthousiasmait. Ce petit capuchon; c'était pour moi le comble du ludique allié à la féminité.
Une invention pareille ça valait de l'or.
Enfin pour moi, parce qu'en vrai, ça devait coûter 1 franc ou même moins. C'était systématiquement placé devant les caisses, petit truc à ajouter au dernier moment à ses courses. Dans le super marché de mon quartier tout au moins.
Et moi à chaque fois que je passais devant ce bac à hauteur de mes yeux, je rêvais.
Malheureusement, ma mère, qui déjà à l'époque avait un goût bien meilleur que le mien, n'a jamais eu l'ombre du soupçon de l'idée d'acheter ce truc d'un ridicule fini. A la vérité je n'ai jamais osé lui demander. Sans doute cette prescience enfantine qui me faisait confusément sentir que cet objet très prisé des mamies et autres vieilles dames n'était sans doute pas un concept porteur.
Alors un jour, j'en ai volé un. D'un seul coup d'un seul.
J'ai vu que la caissière ne regardait pas, j'ai vu que ma mère s'occupait d'autre chose, j'ai vu que personne n'était dans les environs.
Je l'ai pris.
Je l'ai mis dans ma poche.
J'avais le coeur qui battait. De joie. Enfin j'étais en possession de l'objet de mes rêves. mon trésor à moi.
Malheureusement dans la demi-seconde suivante, mon coeur s'est mis à battre plus fort.
De honte.
J'avais volé.
Je n'ai pas osé le rendre. Je n'ai pas osé le dire. Une fois rentrée chez moi, je suis allée le cacher.
Même pas dans mes affaires, objet de malheur, je ne pouvais le garder dans ma chambre. Je l'ai mis sous des piles de linge dans la salle de bain.
Maintenant que je suis mère, je comprends bien que cette cachette était foireuse. Vue de ma hauteur d'enfant, cette armoire me paraissait ne jamais servir. Vue de ma hauteur de mère, je comprends ma légère erreur de perception. Cette armoire était sûrement une des plaques tournantes des occupations ménagère de mes parents. Très mauvais choix de cachette. Mais jamais personne ne m'en a parlé.
Et moi toujours quand la pensée me revenait, j'avais le rouge au front et la honte au coeur. Et pourtant parfois, pour le plaisir, j'ouvrais doucement l'armoire recéleuse, j'attrapais ce bel objet, je le dépliais, et hop je tirais sur les liens pour voir le miracle du pliage s'accomplir. Puis je le remettais au fin fond de sa cachette.
J'avais 6 ans.
Depuis je n'ai plus rien volé, je crois. Le souvenir de cette honte d'enfant m'a retenue de suivre les copains du collège quand ils ont ont commencé à piquer pour se sentir grands. Je n'ai jamais pu considérer le vol comme un signe d'affranchissement.
Cette histoire, je l'avais oubliée, enfouie dans toutes mes perceptions d'enfance. Mais elle m'est revenue de plein fouet pendant les vacances, lorsqu'un neveu ayant passé la nuit chez nous avec ses cousins-cousines est reparti en embarquant un paquet de chewing-gum. Larcin dont personne ne s'est évidemment rendu compte. Mais larcin qui lui fit faire des cauchemars toute la nuit suivante et ressentir une honte sans nom toute la journée du lendemain. Jusqu'à ce que, tel un pape moyen, à la demande de sa mère, je lui accordâsse(? Dieux de la grammaire, aidez-moi) mon pardon, avec tout le doigté dont j'étais capable.
Cette histoire me fit réfléchir... Il est évident que ce neveu ne repiquera pas de sitôt.
Et je commence à m'inquiéter pour mes enfants: il est largement temps qu'ils chouravent un truc, histoire de se traumatiser pour les années à venir et que je n'ai plus à me préoccuper du problème.
Le but ultime de mes réflexions étant bien sûr toujours de diminuer la charge physique et morale qui pèse sur mes épaules. Une bonne petite honte bien tenace, et ça devrait le faire côté éducation à la moralité.
Me voici donc confrontée à un problème inédit.
Comment leur faire délicatement comprendre combien il est important pour leur avenir qu'ils aillent piquer une sucette à la boulangerie?
Dolto et Rufo, vous auriez une solution?
PS 1: Reconnaissons qu'il y a une faille dans mon raisonnement: pour que ce vol ait sa portée symbolique, il faut qu'il soit un secret honteux, donc qu'ils en m'en parlent pas. Si ça se trouve, ce vol a déjà eu lieu.
Quoi, mes enfants auraient piqué un truc sans m'en parler? Mais quelle honte! Ils auraient pu au moins me demander. Je les aurais emmenés direct à la parfumerie et j'aurais discrètement indiqué les produits qui coûtent un bras et que j'aimerais bien voir dans ma salle de bain. Tant qu'à faire...
PS2: J'ai désespérément googelisé sans trouver la moindre image de l'objet en question. Un si beau capuchon pourtant...
Edit de l'après-midi: Vous trouverez dans les comms d'Altaïr-Cécile et de Danrolle les liens nécessaires pour aller voir l'objet en question. Merci à elles.
(Désolée de ne pas les recopier mais ça me demanderait des manips de déblocage de pop-up et je suis très à la bourre)