Mercredi 7 Mai 2008
7 Mai 1908
Par ClaireMM, Mercredi 7 Mai 2008 à 06:17 GMT+2 dans Personnes tops
| | Aujourd'hui ma Grand-Mère a 100 ans. Je ne l'appellerai pas pour lui souhaiter un bon anniversaire. Elle n'aime pas les anniversaires. Les siens, ceux des autres, je ne l'ai jamais vue en souhaiter un seul. Elle regarde d'un air un peu méprisant cette manie qu'on a de nos jours de souffler des bougies dans tous les sens. Le Maire qui voulait venir avec son écharpe et ses flonflons fêter "notre nouvelle centenaire" a été prié de rester dans ses pénates. Manque de goût, manque de décence, manque de pudeur. N'approche pas Monsieur le Maire. |
Hier, il y a 10 ans, ma grand-mère a eu 90 ans. A l'époque elle m'avait confiée cette impression d'être victime d'une blague, ce sentiment d'irréalité.
-"Est-ce-que tu comprends?"
Oh oui Grand-Mère je te comprends! Comment, même à 90 ans, peut-on accepter l'idée d'être une vieillarde? Comment se ressentir ainsi, même si le corps lâche de partout, même si les amis disparaissent de vieillesse, même si l'époque de notre enfance est depuis longtemps dans les livres d'Histoire?
Oh oui je comprends que ce sentiment qu'on a tous, adulte, du décalage entre notre âge réél et celui qu'on ressent, ce sentiment ne disparaît jamais. L'étonnement de fêter déjà nos 30 ans alors que nos vingt ans sont si récents, l'irréalité de souffler 40 bougies quand on se sent tout juste avoir dépassé la trentaine, l'ahurissement d'avoir déjà 50 ans alors qu'on pensait seulement s'approcher de la quarantaine, et ainsi de suite.
Et quand on arrive à 90 ans cette irréelle impression d'être la vieillarde des autres.
Et quand on arrive à 100 ans ce sentiment d'être un phénomène de foire.
Ma Grand-Mère n'a pas la télé : elle ne l'a jamais voulue.
Ma Grand-Mère n'a pas la radio : elle ne l'a jamais voulue.
Ma Grand-Mère a arrêté d'aller au cinéma à la mort de son mari, quelques mois avant ce joli mois de mai 68.
Ma Grand-Mère lit. Enormément, goulûment assidûment. Mais qu'aucune scène avec quelque relation charnelle ne soit contenue dans les pages, sinon le livre est remisé irrémédiablement. Certains livres jugés comme pornographiques selon ses critères très très personnels ont même fini dans la cheminée, sans autre forme de procès.
Oui ma Grand-Mère peut avoir la censure littéraire assez excessive.
Ma Grand-Mère est historienne. Les conversations avec elles ne sont pas communes. Sans télé, radio ou journaux, elle ne suit que de très loin l'actualité. Le commentaire d'un fait divers sordide est un exercice qui lui est inconnu et impossible, jamais elle ne lit un article en entier une fois que l'effroyable réalité de tel ou tel fait divers lui apparaît.
Alors, dans nos conversations nous évoquons la famille, les amis ou les acteurs qui nous ont toutes les deux fait rêver. Elle, ayant connu leur éclosion et leur gloire (ah Gérard Philippe dans Les Grandes Manoeuvres et Pierre Fresnay dans Marius), moi les ayant souvent découverts de manière posthume. Puis la discussion dérive sur les maréchaux d'Empire ("lequel est ton préféré?"), Le roi François 1er à qui la préseance offre la tâche de donner un nom à cette nouvelle variété de prune qu'on vient de déposer sur la table royale ("Cette prune est douce et tendre comme ma mie la Reine, nous l'appellerons Reine-Claude"), la tête que ferait l'Abbesse de Rochechouart "si elle se voyait ainsi accolée à ce révolutionnaire de Barbès".
En réalité elle évoque, j'écoute, me forgeant ainsi des connaissances historiques qui forcent l'admiration de mes amis.
Et puis toutes nos anecdotes familiales. Avec plus de trois dizaines de descendants, elle est un puits d'anecdote sans fond, même si les versions varient au fur et à mesure de leurs évocations, ce qui ne trouble que les personnes bien trop rigides.
Quand elle ne lit pas, ma Grand-Mère reste sur son fauteuil, le regard perdu dans le vague.
Plus jeune je ne comprenais pas. J'avais un peu pitié de ces moments à ne rien faire, forcément synonymes d'ennui dans ma tête de petite fille.
Maintenant que j'ai avancé, je comprends que le défilé de souvenirs puisse être une occupation très douce, même si mélancolique. Et peut occuper les longues heures de rêverie d'un corps qui n'a plus la capacité de bouger sans cesse.
J'ai connu beaucoup des amies d'enfance et de jeunesse de ma Grand-Mère. Ces petites filles qu'on voit à côté d'elle sur les photos d'avant la première guerre mondiale, elle qui avait un père si moderne possesseur d'un appareil photographique. Elle a l'amitié très fidèle. A plus de 80 ans elle les recevait encore dans sa maison, qui n'était pas sa maison d'enfance.
Sa maison d'enfance est restée de l'autre côté de la mer, dans un pays qui a retrouvé son indépendance mais qui pour elle restera à jamais "son pays". Même si elle n'y a plus jamais remis les pieds depuis qu'elle a reccueilli toute sa famille de ce côté-ci de la mer en cette année 1962 si triste pour elle.
"Les abricots de mon pays Claire, ah si tu savais..."
Quand les amies ne viennent plus, c'est qu'elles ne sont plus là. Elles deviennent alors des images que ma Grand-Mère convoque lors de ses longues rêveries.
Elles deviennent aussi une de ces larmes qui parfois brillent dans son regard à l'évocation de tel ou tel souvenir.
7 Mai 2008.
Il y a 100 ans naissait ma Grand-Mère.
Une vie commencée sur le modèle du 19ème siècle et qui se poursuit jusqu'au 3ème millénaire.
PS : Je pourrais parler d'elle encore des heures, écrire des pages et des pages.
Lorsqu'elle n'avait que 99 ans, j'avais fait un autre texte pour elle à l'occasion du 11 Novembre qui pour elle n'évoque pas un jour de livre d'Histoire, mais un jour de sa vie. Ce texte est là.




