
Là franchement ça fait mal.
Non parce que jusqu'ici, la transmission orale, lorsqu'on s'y trouvait confrontée, elle avait pour conséquence, soit de créer un sourire béat ET niais (toujours) sur notre face en entendant le petit dernier répondre à la question:
- "Tu as fini de construire le chateau?
- "Non, pas 'core fini. Nonobstant z'ai déza fait les deux tou's"
Soit de nous rendre désireuse d'intégrer enfin cette fascinante communauté des petites souris dans leur trou:
- "Dis bonjour à la dame"
- "Bo'del de merde, z'é déza dit bonzour au monsieur tout à l'heure, fait çier quoi!"
La transmission orale dont je veux te parler aujourd'hui mère-ma-soeur, celle qui finit ma trilogie (une de
plus) n'est pas du même ordre. Elle nous concerne NOUS.
Et elle fait mal. Très mal. C'est un sacré morceau : l'énorme part du patrimoine familial.
Outre nos recettes préférées confiées par nos mères (si tant est qu'elles nous en aient confiées, ce qu'auront du mal à affirmer mes enfants dans quelques années), certaines expressions fleurent bon notre enfance.
Et s'il est une réalité parentale douloureuse, c'est de se prendre sur en flagrant délit d'expressions issues directement de ces temps anté-diluviens où nous étions enfants.
L'un des grands chocs de ma vie de mère, fut ainsi le jour où j'entendis résonner dans mon propre appartement, appartement où, comme dirait l'Insee, je suis maitresse de maison (quel farceur cet Insee soit dit en passant. Maîtresse de maison? Attends, tout au plus employée polyvalente moi je dis), dans mon propre appartement donc, résonner l'expression comminatoire:
- "Range ta chambre!"
Et qu'à l'évidence, c'est moi qui venait prononcer cet ordre.
Moi? Moi, mère moderne entre toutes, détachée des chaînes de nos aïeux et des obligations de résultats dans lesquelles se sont dépatouillées nos mères, moi dire une phrase aussi peu progressiste et si conformiste?
Paf, trente ans dans les gencives.
Le pire, c'est ce qui vient ensuite. Je ne sais pas pour vous, mais lorsque j'étais enfant, cette expression avait l'art de me faire émettre un pffffff puissant n'ayant d'égal que celui du matelas pneumatique qui vient de renconter une aiguille d'oursin.
Maintenant, par un drôle de retournement des choses, ce sont mes enfants qui ont pris le rôle du matelas pneumatique. Et moi le rôle de l'oursin. Très peu compatible avec l'image maternelle toute en tendresse et en douceur.
En complet reniement avec mon moi-enfantin, je dis et redis cette phrase. Voire même : je rugis et re-rugis cette phrase. Quelle tristesse!
Surtout quand on constate son manque total d'efficacité...
Heureusement je vous rassure, mes enfants ont gardé leur intégrité et ne sont en rien menacés par une queconque compromission. Grâce à eux, l'esprit rebelle souffle toujours sur cet appartement et leur chambre ne sont pas rangées.
Mais maintenant que j'ai commencé mon coming-out, il faut que j'aille jusqu'au bout. En cette nouvelle année la mère-pas-top se dévoile. Je dois vous avouer qu'il m'arrive de dire encore pire.
Oui.
LA phrase:
- "Je ne suis pas la bonne!"
Qui l'eût cru? Cette phrase, celle-là même, elle vient de me sortir texto de la bouche.
Spontanément!
Et ce n'est pas la première fois de la journée...
Ben oui mais bord** de m***... JE NE SUIS PAS LA BONNE! Et le rangement intensif peut jouer sur mes nerfs comme une harpiste avec ses cordes.
Surtout quand il existe une disproportion flagrante entre le nombre de personnes (avec 6 S) qui bazardifient à tout va et le nombre de personne (au singulier) qui range. J'exagère? Euh, possible.
En réalité pour bien comprendre toute l'implication émotive de cette expression, il faut la prononcer soi-même. C'est là qu'elle se révèle enfin dans sa simple vérité. Et croyez-moi, sa simple et pure vérité c'est bon là, je la ressens par tout mon être...
Enfin, pour ne pas prendre trop de votre temps (je sais combien de corvées vous attendent patiemment), je terminerai avec l'expression qu'on ne présente plus:
- " Le prochain qui demande c'est quand qu'on arrive?, je m'arrête et il finit le voyage à pied"
Ben oui, j'avoue... Parfois elle m'échappe! Je fais un effort, je me contrôle, mais au troisième "C'est quanquon.." oups, ça y est, l'expression fatale est prononcée.
Particulièrement injuste. Parce que les enfants veulent juste savoir quand on arrive.
Simple curiosité.
Bien sûr la soeur avait demandé la même chose deux minutes auparavant. Mais justement c'était il y a deux minutes. C'est normal de redemander non? Et puis même si l'autre soeur avait demandé il y a huit minutes, il ne reste pas moins que l'agressivité de ma réponse parait très outrancière à ma progéniture.
Maintenant ils le savent qu'il reste huit heures de voiture. Rapport au fait que ça fait une demi-heure qu'on est partis. En comptant le plein d'essence et l'arrêt-boulangerie. En gros on n'est pas sorti de la ville. Faut bien demander pour avoir toutes ces infos, logique...
Voilà, mère-ma-soeur, tu as désormais un aperçu de la richesse de mes échanges oraux avec ma progéniture.
Mais heureusement pour eux, la nature fut généreuse. Elle n'a pas oublié de leur fournir LE canal.
Quel canal?
Celui qui permet la communication directe entre l'oreille droite et l'oreille gauche! Cet astucieux petit canal est assez systématiquement mis en service lorsque je m'avise de chanter mes refrains habituels, qui ressortent donc immédiatement par une oreille après être entrés par l'autre.
Et moi je dis: c'est bien mieux comme ça.